Léo Ferré : "Les chansons sont faites pour être chantées"
Il y a bien cinq ans de cela : Léo Ferré abordait le vaisseau Olympia, lui qui naviguait jusqu'alors en Alain Gerbault ou Bombard. Il ralliait d'un coup la flotille étoilée des grosses têtes ; ces grosses têtes merveilleuses qui, tels les engins carnavalesques, déchaînent l'enthousiasme de la foule. La foule est un monstre qui n'a, en guise de cerveau, que mille têtes d'épingles. Il est normal qu'elle débride son adoration pour une grosse tête, laquelle doit déployer un grand talent : celui de tenir la plate superficie d'une grande affiche d'abord et ensuite de faire face à ces têtes d'épingles : une corrida contre des fourmis. Parlez-en aux voyageurs : les fourmis sont plus souvent victorieuses que le taureau !
Léo Ferré fut perdu dans l'aventure : derrière son piano, ses lunettes rondes, sous le désordre de ses cheveux, se noyaient son regard, sa voix.
Mais pourquoi brigue-t-il les lauriers d'une grosse tête, pensais-je. Qu'a-t-il à faire des fans en chaleur ?
Je le soupçonnais, je l'avoue, de cabotinage refoulé.
Et puis j'ai rencontré Ferré.
Ce qui est vrai à la rampe l'est rarement au jour. L'éclairage donne à la pupille de la pin-up de la profondeur et de la présence à un bâton de chaise. Là, il n'y avait plus qu'un oeil qu'il faut mirer comme un oeuf pour voir s'il est bon.
Il était bon. Il a la fraîcheur de chaque aurore et de tous les printemps.
Et j'ai compris, par une des propres phrases de Léo Ferré, le sens de sa corrida :
La poésie est faite pour être dite et chantée. Un écrivain a besoin d'être publié, un peintre de voir ses oeuvres accrochées à une cimaise. Les chansons sont faites pour être chantées.
Ce n'était pas le goût de l'ostentation qui le poussait en scène, mais la loi impérieuse de la floraison : vous n'empêchez pas un bourgeon d'éclore quand bien même il préfèrerait rester dans le secret de la tige. Ferré était comme cette princesse de légende qui ne pouvait ouvrir la bouche sans en voir jaillir des perles et des fleurs. Elle était très malheureuse, la pauvre, priant la fée de lui faire plutôt émettre des mots de tous les jours !
Puisqu'il avait ce besoin irrépressible de l'expression, de " communiquer avec les autres " — ce drame de l'aventure humaine — malgré le doute rongeur, les critiques, les " contre-qui-ne-seront-jamais-pour ", avec son orgueil en bouclier - non d'attaque mais de défense - il partit.
Je crois bien qu'il est arrivé.
Jacqueline Cartier
Extraits du programme de L'Alhambra (mars 1961)
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